Santé Canada, le bon petit soldat de l’industrie des pesticides

Santé Canada, le bon petit soldat de l’industrie des pesticides

Santé Canada ne chôme pas ces temps-ci! ! Après avoir renoncé à son engagement d’interdire les pesticides néonicotinoïdes, proposé de soustraire certains organismes génétiquement modifiés de la réglementation en vigueur et augmenté le taux résiduel de glyphosate permis dans les aliments, voici qu’on apprend que l’agence fédérale prévoit l’augmentation de la teneur en metalaxyl et en sulfoxaflore tolérée dans certains fruits.

C’est le cas par exemple des framboises: de 0,2 ppm (parties par million) on passerait à un maximum de 1,5 ppm de metalaxyl résiduel toléré. Cette limite sera 3 fois plus élevée que celle en cours aux États-Unis et 7,5 fois plus que l’ancienne norme canadienne, qui est aussi celle de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture. 

Pour les bleuets sauvages, on passe de 2 ppm de metalaxyl toléré à 10 ppm (on multiplie par 5 !), tandis que la norme États-unienne est de 3 ppm. Le taux maximum de sulfoxaflore passera lui de 0,7 ppm à 2 ppm (ce qui constitue la norme aux USA). 

Metalaxyl

Le metalaxyl est un fongicide qui s’attaque à certains champignons nuisibles pour les racines de plantes comme les petits fruits et les patates. Selon les études faites sur les animaux, cette substance a des effets néfastes sur le foie des êtres qui en consomment. Dans les années 80, l’Agence de protection de l’environnement des États-Unis l’avait classé comme n’étant «probablement pas cancérigène» chez les humains, malgré des préoccupations venant des chercheur.euses ayant fait des tests sur des souris. 

Puisqu’il est fait pour aller se propager sur deux semaines sous terre pour protéger les racines de différentes moisissures, le metalaxyl a une assez longue durée de vie. Sa demi-vie (le temps pour que 50% de la quantité initiale se décompose) est de 400 jours dans l’eau et de 100-200 jours dans la terre, ce qui explique que si du metaxyl est épandu au-dessus d’une nappe phréatique, il y a de bonnes chances qu’il s’y rende. Aux États-Unis, on a retrouvé des taux de 0,236 ppm de metalaxyl dans des corps aquatiques souterrains, même si généralement les taux de cette substance avoisine les 0,003 ppm dans l’eau contaminée par ce fongicide. Une chance qu’il est seulement «faiblement toxique chez les poissons et les invertébrés aquatiques d’eau douce». 

Comme pour les poissons, le metalaxyl est faiblement toxique pour les abeilles et est «légèrement toxique» chez les oiseaux, c’est-à-dire qu’il tue les oiseaux sur qui on l’a testé seulement à très hautes doses. Avec les nouveaux taux proposés par Santé Canada, il faudrait qu’un petit oiseau comme le Colin de Virginie mange environ 20 kilos de bleuets sauvages pour en mourir. Il est légèrement plus toxique chez les vers de terre.

On retrouve le metalaxyl notamment dans l’Orondis Gold et le Ridomil Gold, deux produits de la multinationale Syngenta (qui, le reste du temps, empoisonne les cours d’eau du monde entier avec de l’atrazine). Santé Canada n’indique pas de qui vient la demande pour augmenter la quantité de metalaxyl permise dans les aliments, mais l’avis annonçant le changement à venir mentionne à plusieurs reprises l’Orondis Gold sans mentionner d’autres produits contenant du metalaxyl, ce qui nous laisse penser que la demande viendrait de Syngenta. 

Sulfoxaflore

Le sulfoxaflore est pour sa part un insecticide qui attaque le système nerveux des insectes. Il a lui aussi des effets négatifs pour le foie et est soupçonné d’être cancérigène en plus de causer des troubles de développement du cerveau chez les rats de laboratoire empoisonnés au sulfoxaflore. 

Contrairement au metalaxyl, le sulfoxaflore ne survit pas longtemps à l’air libre, mais a une demi-vie de 37 à 162 jours dans l’eau. Dommage pour les poissons, algues et invertébrés aquatiques pour qui il est «faiblement toxique». Pour les plantes à sève et les oiseaux, le sulfoxaflore est «légèrement toxique». Le sulfoxaflore n’est pas susceptible de contaminer les cours d’eau souterrains, mais les substances en lesquelles il se décompose (joliment nommées X11719474, X11579457 et X11519540) le sont peut-être. 

Le sulfoxaflore, étant un insecticide, est toxique pour les abeilles. La Cour d’appel des États-Unis avait d’ailleurs révoqué l’autorisation d’utiliser cet insecticide en 2015 suite à des protestations d’apiculteur.trices qui voyaient leurs abeilles mourir après être allées butiner dans des champs de coton ou de soya traités au sulfoxalore. Pratiquement la même chose s’est d’ailleurs passée en France en 2017. Il faut ajouter que le sulfoxaflore est aussi nuisible pour les coccinelles qui sont ironiquement un prédateur naturel des pucerons qui poussent des agriculteur.trices à utiliser ce pesticide.

On retrouve cet insecticide sous les noms de Closer et de Transform, deux produits de la compagnie Corteva agriscience. Bien que ce ne soit indiqué nul part et que Santé Canada ait refusé d’en informer Radio-Canada, on se doute que c’est justement Corteva qui a demandé de changer les doses permises de sulfoxaflore. Dans leur avis indiquant leur intention d’augmenter les doses tolérées de cet insecticide dans les aliments, Santé Canada indique avoir reçu des données d’un «demandeur» qui voulait «appuyer l’utilisation au Canada de l’insecticide Closer sur les petits fruits». Qui d’autre que le fabricant du produit voudrait voir les quantités utilisées augmenter ?

Arrêter d’enrichir les multinationales agrochimiques

Le caricaturiste Clément de Gaujelac a récemment produit un dessin affirmant à la blague «Monsanto change encore de nom, finalement ça va s’appeler Santé Canada, ce sera plus pratique». On rit, mais on rit jaune: Santé Canada se comporte en effet comme le vulgaire lèche-botte de l’industrie agrochimique. Après avoir exaucé les voeux de Bayer concernant le glyphosate, l’organisme canadien se met à genoux devant ses amis de Syngenta et de Corteva, comme si la santé des canadien.ne.s passait en deuxième après la santé du coffre-fort des industriels.

Armée des données fournies par des vendeurs de pesticides, Santé Canada va jusqu’à accepter des taux résiduels dans les aliments qui sont plus élevés que partout ailleurs dans le monde. Même les États-Unis, la «land of the free» où les multinationales impérialistes sont l’acteur dominant de la société, ne sont pas aussi permissifs que «Santé» Canada. Il n’y a pas de doutes, l’industrie agrochimique mène une offensive mondiale pour pousser encore plus ses produits à l’international (ce n’est pas pour rien que Croplife, le lobby des fabricants de pesticides, tente de devenir un allié de l’ONU), mais le Canada ne fait même pas semblant de résister un petit peu au gavage que nous offrent Syngenta et sa bande. À la place, on laisse un fongicide polluer nos cours d’eau, un insecticide tuer nos abeilles et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

On peut se demander d’ailleurs quelle est la mission de Santé Canada dans tout ça. Naïvement, on pourrait penser qu’il s’agit de faire montre de précaution et d’autoriser les produits qui sont indubitablement sans danger pour la santé de tous les règnes du vivant. Le comportement récent de cette agence nous laisse plutôt croire que Santé Canada se fout éperdument du principe de précaution.

La majorité des informations techniques dans ce texte viennent de la base de données www.sagepesticides.qc.ca, mais nous avons aussi consulté de la documentation venant d’agences états-uniennes et de fabricant.e.s de pesticide.